Grave × Laissez bronzer les cadavres

Bilans 2017 – 10 leçons : partie 3/10 [revenir à l’article principal]

Comme un bout de chair torturé, s’arrachant sous la dent, se brisant face au métal impulsif d’un coup de feu, le genre a percé, cette année encore, cette année enfin, la carapace des conventions. Ainsi, deux sorties françaises semblent s’être imposées, à mes yeux tout au moins. Toutefois, s’il est peu surprenant de les rapprocher, tant leur affirmation profonde du genre les détache du paysage cinématographique français ; il me semble, dans un second temps, nécessaire de les distinguer, de les éloigner, puisqu’elles forment, ensemble, un dialogue fertile et antithétique du genre à lui-même. Traversons donc, d’un geste double, grave comme aigu, le cinéma de genre français en 2017.

L’acte et la forme

La première distinction qui me vint concerna l’apparat-même de chaque oeuvre, la mise en scène, l’image, le montage… Dans Laissez bronzer les cadavres, le genre s’exprime avant tout par la forme. Le récit de Manchette et Bastid, essentiel pour le film, mais secondaire face à sa mise en forme, a été justement pensé par Cattet et Forzani comme une base neutre, commune, sur laquelle il convenait de construire une oeuvre, de faire art : Ainsi s’érigent ces images, ces instants, ce montage, ces chants, comme tant de cris plastiques, d’affirmations criantes, formant, à l’unisson, un composé rare, puissant, intense… L’action des protagonistes n’y est qu’un guide, qu’une gâchette. Et soudainement, coup de feu : mitraillette qui déshabille, tirs rafales, habiles, et voilà que le genre s’empare de la caméra, saisi l’image, l’embrasse et la détruit.

Dans Grave, les choses sont plus insidieuses. On est dans un genre qui se traduit par les actes, et leur monstration en image, plus que par la forme en elle-même. Ainsi, la mise en scène, le jeu des acteurs, et tout ce qui relève finalement de la direction artistique, adoptent une allure, à première vue lambda, réaliste, pop… De fait, il est bien plus facile de se projeter dans cet univers, de s’y reconnaître et de filer sous ses airs de teen movie. Au diapason, donc, de cette intimité touchante, nous voilà dans la gueule du loup ; car, dès la première seconde du film, une vive mécanique est enclenchée. Cette dimension viscérale, malsaine, organique… Grave la fait jaillir en nous comme des cheveux mangés qu’il faut à présent vomir. La mise en scène nous les fait avaler, petits bouts par petits bouts : Des angles subtils, des mouvements de caméras légers, lancinants, des gestes, à fleur de peau… une bande-son : Les cordes plus douces se mettent à s’étirer, à traîner, glisser de note en note, égrainant quelques motifs touchants, tragiques… C’est durant l’une de ces lenteurs, de ces notes assoupies, que surgissent les crocs : Acoustiques puis électriques, frissonnants, horrifiques, excitants… terrifiques…

Structures, propos et références

L’essentielle erreur à l’approche de Laissez bronzer les cadavres serait de croire que sa forme prégnante, propos et artistique en soi, n’est pas aussi un moyen mis au service d’un récit et de ses intelligentes variations thématiques. Il y a, depuis toujours chez Cattet et Forzani, une sensibilité pour la question d’Eros et Thanatos. Cela se retrouve dans leurs influences filmiques : Que ce soit dans les polars et westerns italiens, dans les films érotiques japonais, chez Gaspar Noé, ou dans cette fusion intense et brûlante qu’est le giallo, on retrouve toujours l’un et l’autre, passion et destruction plus ou moins mêlées… Du fantasme au vampire, d’un revolver sexualisé à un regard pris de panique, jeux sensuels d’amours et de morts : des bas déchirés, du sang, de la chair, du rouge… Tant de figures ambivalentes à chérir. Le plus surprenant est sans l’ingéniosité avec laquelle Cattet et Forzani revisitent ces thèmes et ce cosmos cinématographique : D’une bande-son compilatoire, reprise de grands thèmes filmiques et de chants italiens qui passionnaient les pellicules, on obtient un univers musical très juste, éclectique, singulier, et parfaitement adapté au récit proposé. Plus qu’une manipulation intelligente de thèmes et de références, et plus qu’un ingénieux jeu de formes, Laissez bronzer les cadavres est finalement, et avant tout, une expérience sensorielle, immersive. C’est le triomphe du son et des images sur le dialogue : Victoire d’un cinéma puissant, plastique et novateur (malgré sa poussière), sur les convenances, les dogmes et tout ce qui nourrit la pauvreté artistique d’un certain cinéma inutilement bavard. C’est au fond l’évocation qui gagne sur la monstration superfétatoire, ou devrait-on dire, plutôt : C’est la monstration par l’effort qui gagne sur la monstration par confort.

Car de la monstration par effort dans Grave il y en a… Nous l’avons dit, les actes y comptent plus que la forme – laquelle sert justement à nourrir et à mettre en tension l’à venir. De ce fait, chaque moment crucial, et ce qu’il peut produire sur le spectateur, est le fruit des efforts précédemment effectués. Ainsi, le schéma narratif très scolaire de Grave vient articuler ces différentes actions, et mettre en place les (en)jeux thématiques et tragiques qui vont de pair. La scène des cheveux surgit alors autant comme une horreur directe (physique, viscérale voire gore), un questionnement de l’intime (tout ce qui relève de la pilosité y est aussi une voie d’interrogation de la puberté, la féminité et du passage à l’âge adulte – confère une autre scène clé, chez la sœur) que comme un positionnement narratif crucial pour la suite (il s’agit d’une scène encore soft, qui pose des enjeux sur la manière dont les choses vont évoluer et qui contribue à l’atmosphère de malaise ou d’horreur travaillée par le film – sa manière à lui de nous travailler). Dans ce squelette ferme, les répliques, finement dosées, retentissent comme tant de touches, d’alertes : « Lui tu touches pas« , et Adrien devient une proie. « Un animal qui a mangé de la chair humaine c’est pas safe, s’il prend goût il va se mettre à attaquer tout ce qui bouge« , et le père annonce la tragédie à venir en parlant du chien… La convocation d’un imaginaire préexistant y est de mise, qu’elle soit intimement ancrée, comme avec Cronenberg, ou plus évidente, voire explicitée par une citation : Boîte de nuit, orgie hormonale, musique électrique, travelling avant, regard caméra préoccupant, et l’on convoque Orange mécanique chez Eyes wide shut (deux œuvres kubrickiennes complémentaires dans leur rapport à l’érotique et à la destruction, voire également de leur rapport aux corps et au mystère). Et soudainement, un liquide rouge nous tombe dessus et nous recouvre : Bien rapidement déjà nous étions chez Carrie… Car il y a dans ce rouge, au-delà des passions vives, toute la question identitaire que pose Grave : C’est l’hémoglobine du passage à l’âge adulte ; c’est la destruction symbolique de la virginité. C’est le rouge caché sous la peau, surface corporelle où s’attachent les regards. Peau que l’on regarde oui, puis peau que l’on gratte, que le mord, que l’on dévore : Peau comme un vêtement à arracher pour retrouver l’intime.

Acide

Grave et Laissez tomber les cadavres se dessinent comme deux grands époux complémentaires : Deux façons d’affirmer aujourd’hui le genre, de l’exalter, de le penser, de s’y référer… Mais souvenons-nous, après tout, comment cette décennie a commencé ; c’est-à-dire en 2010, avec un certain giallo narrant l’histoire d’une fille devenant femme, entre figures sensuelles, destructrices et fantasmées : Amer de Cattet et Forzani ; lequel annonçait finalement, avant l’heure, le puissant couple de 2017. Car le cinéma de genre en France, malgré sa situation peu confortable, a toujours su effectuer de mémorables trouées, comme un acide tombant en gouttes ; et c’est là, sans doute, pour beaucoup, l’espoir d’une pluie à venir…

 

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